jacquesmartial
Jardin du Luxembourg, 10 mai 2006


les esclavages oubliés

de la cérémonie du 10 mai

L'analyse de Thierry Portes (Grand reporter au service Société, au Figaro)
09 mai 2006, (Rubrique Opinions)

Officiellement, il s'agit d'honorer, pour la première fois en métropole, l'abolition de l'esclavage et la mémoire des victimes de ce crime contre l'humanité. Mais les contours de cette nouvelle célébration ont été curieusement fixés. A un an de la présidentielle, l'opinion risque ainsi d'être plongée dans un bain de confusion et de dériver entre repentance et ressentiment.

L'intention initiale demeure louable. En 1998, les départements d'outre-mer ont commémoré avec ferveur le20_decembre_1848_gariga décret de la IIe République du 27 avril 1848, qui a définitivement aboli l'esclavage sur le sol français. Ce 150e anniversaire, qui a favorisé de nombreux débats sur l'histoire des Domiens, n'a eu que peu d'échos en métropole. Sauf ce 23 mai 1998, jour où défilèrent à Paris entre République et Nation plusieurs dizaines de milliers d'Antillais, Réunionnais, Guyanais et Africains.


Un an plus tard, le 18 février 1999, la députée de Guyane Christiane Taubira monte à la tribune de l'Assemblée. Son propos, digne et poignant, conduira à l'adoption de la loi du 10 mai 2001 qualifiant l'esclavage de crime contre l'humanité ; puis à la création, en 2004, par Brigitte Girardin, à l'époque ministre de l'Outre-mer, d'un «comité pour la mémoire de l'esclavage» piloté par des personnalités domiennes ; et donc, finalement, à cette journée commémorative du 10 mai, date préférée par ce comité à celle du 27 avril (1848).

la traite orientale

Fruit d'un débat franco-français ou, plus exactement, d'un dialogue entre l'outre-mer et la métropole, la nouvelle commémoration s'est ainsi peu à peu enfermée dans d'étroites considérations. À cet égard édifiant, l'article 1er de la loi, promulguée le 21 mai 2001, affirme : «La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVesiècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.»

Remonter à l'Égypte ancienne, à Athènes ou à Rome n'était sans doute pas nécessaire. En revanche, ne s'intéresser à l'esclavage qu'«à partir du XVe siècle», époque à laquelle les Européens ont abordé les côtes 2262018502.08.lzzzzzzzafricaines, c'est oublier la traite orientale, organisée depuis le VIIe siècle par les Arabo-musulmans et leurs complices noirs-africains. Et c'est donc fermer les yeux sur un trafic, qui s'est maintenu au XXe siècle ; et sur une pratique, l'esclavage, qui se poursuit encore aujourd'hui, en Mauritanie, au Niger, au Soudan et dans les Etats du golfe Persique. Jusqu'à son abolition effective au tournant des années 1860, plus de onze millions d'esclaves ont été déportés par les différentes traites atlantiques, organisées par les Européens. Les traites orientales, contrôlées par les Arabo-musulmans, ont déporté quelque dix-sept millions d'esclaves entre le VIIe siècle et les années 1920. Quant à la troisième traite, le commerce des esclaves entre Africains noirs, elle aurait concerné quelque quatorze millions d'individus.

Selon Patrick Manning, après 1850, «les achats africains d'esclaves surpassèrentperspectives_manning le volume combiné des esclaves exportés en Occident et en Orient». Olivier Pétré-Grenouilleau, dans un récent ouvrage (1), en vient à démontrer que «l'Afrique noire n'a pas seulement été une victime de la traite, elle a été l'un de ses principaux acteurs». Et d'ajouter que, «globalement, les pouvoirs africains sont restés maîtres des jeux de l'échange, tout le temps que la traite négrière dura».

traite et colonisation ?

359_013_lpLe lien causal entre colonisation et esclavage, évident pour les Antillais, Guyanais et Réunionnais, mérite également d'être précisé. «La traite par l'Atlantique, rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, s'est achevée quelques décennies avant le processus ayant véritablement conduit à la colonisation de l'Afrique noire.» S'ils ont exporté des esclaves dans leurs possessions des Amériques et des Caraïbes, c'est la lutte contre l'esclavage que les Européens exportèrent dans leurs nouvelles colonies africaines. La théorie abolitionniste, née et forgée en Occident, servit même à justifier l'avancée des armées.

Aboli en France en 1848, l'esclavage le fut par conséquence la même année en Algérie. Le Maroc avait de sa propre initiative pris les devants, mais ce sont les Français qui fermèrent définitivement les marchés d'esclaves publics en 1912, l'éradication de cette pratique devenant totale avec la «pacification» du Sud en 1932.

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En Tunisie, l'établissement du protectorat français en 1881 conduit le bey à déclarer illégal l'esclavage en 1890. Quant à l'Afrique de l'Ouest, elle fut soumise au même processus. De Saint-Louis du Sénégal jusqu'aux confins sahariens de la Mauritanie, la France appliqua le décret de 1848. Mais avec opportunisme, car il ne s'agissait pas de froisser les tribus maures, alliées du pouvoir colonial, et attachées à leur commerce séculaire.

De son côté l'Angleterre, qui s'engagea la première dans le combat abolitionniste, fit à partir des années 1840 pression sur l'empire Ottoman. En 1857, la traite, mais pas l'esclavage, fut interdite sur les territoires contrôlés par la Sublime Porte, à l'exception de la province sacrée du Hedjaz, autour de La Mecque. Et en 1882, l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre rendit plus effective les résolutions prises, en coupant l'empire Ottoman de sa principale source de captifs. Les commerces d'esclaves arabo-musulmans et noirs-africains ont certes été moins étudiés que la traite Atlantique. Mais, puisque la loi de 2001 et la mission du comité pour la mémoire préconisent d'accorder à la traite négrière et à l'esclavage une «place conséquente» dans les programmes scolaires, il faut espérer que certains oublis seront comblés dans les futurs manuels de nos enfants.

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(1) Les Traites négrières, essai d'histoire globale, Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard, 32 €.














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